Planches de la Loge Giordano Bruno



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La colère (pdf)

La Colère

La colère peut prendre des visages aussi différents que celui de l'enfant qui trépigne devant une sucrerie ou celui du résistant qui engage sa vie pour combattre l'ignominie.
La colère, c'est parfois : Voir rouge, s'emporter, sortir de ses gonds, s'irriter, trépigner, rager ... Mais c'est aussi : Réagir, se révolter, combattre, s'indigner, refuser, résister !
La colère, c'est cette émotion, très simple, reflet d'une insatisfaction. L'insatisfaction peut conduire à un simple mécontentement, une légère irritation, mais peut aller jusqu'à l'exaspération et la fureur.

Les causes mêmes de cette insatisfaction sont plus ou moins nobles, plus ou moins égoïstes. La perte d'une partie d'un jeu quelconque, la jalousie, la rancune, le mépris peuvent conduire à la colère ou s'y associer. Mais l'horreur d'une famine ou d'une catastrophe, la misère ou l'injustice, peuvent aussi, et « doivent », ai-je envie de dire, provoquer la colère.

La colère n'est pas qu'une émotion psychique et mentale, c'est aussi un ensemble de réactions physiques, une respiration qui s'accélère, des narines qui frémissent, des poings et des mâchoires qui se serrent, une montée d'adrénaline qui donne au corps l'énergie nécessaire au combat. La moutarde qui monte au nez n'est pas qu'une simple image, mais une réelle réaction physique. Pour l'être en colère, tout le corps se rend disponible et prêt à l'action et l'affrontement. À condition cependant que l'esprit et la volonté soient orientés de la même manière.

Spontanée, épidermique, physique, la colère n'est que la première réaction, peut-être en provenance de notre cerveau reptilien, à un manque, à une insatisfaction, à une injustice ou à l'inacceptable. Les suites et les conséquences de cette première réaction dépendent de notre être, de notre culture et de notre courage.

La seule réelle façon d'apaiser sa colère, de la dépasser, de la rendre utile et de la résoudre, est de combler l'insatisfaction qui l'a provoquée. Le renoncement est aussi une option, renoncement qui revient à faire le deuil de toute solution de ce qui a provoqué cette colère, le deuil de toute amélioration, de tout progrès. La colère ouvre ainsi les deux voies possibles de l'action ou du renoncement. La colère ne semble pas nécessairement une mauvaise chose en soi, elle nous place simplement devant un choix, elle ne montre pas le chemin, elle indique qu'il faut en choisir un.

Tout le monde peut se mettre en colère, c'est facile, mais se mettre en colère avec la bonne personne, au bon degré, au bon moment, pour la bonne cause, de la bonne manière, ça ce n'est pas facile (Aristote).


La colère serait un péché... Alors que Jésus lui-même montre sa colère tout au long des évangiles en chassant les marchands du temple dans Jean 2:14-18 , ou face à l'hypocrisie dans Matthieu 23:13-15, ou encore devant l'absence de compassion dans Marc 3:1-5 ! Les colères de Jésus sont aussi annoncées dans l'ancien testament (Psaume 2:12) : « Baisez le fils de peur qu'il ne s'irrite, et que vous ne périssiez dans votre voie, car sa colère est prompte à s'enflammer [...] » Quant au dieu de l'ancien testament, sa colère est omniprésente : quand l'homme acquiert la connaissance et qu'il est chassé d'Eden, quand Sodome et Gomorrhe sont détruites, ou que ce dieu anéantit des nations entières : « Tu parcours la terre dans ta fureur, tu écrases les nations dans ta colère » (Habakuk 3:12).
La colère serait donc d'essence divine ? Assurément ! En hébreu, c'est le même mot « AF » qui désigne la colère et les narines. La colère sort par les narines du buffle, et c'est par les narines que Dieu donne la vie à l'homme dans Genèse 2:7 : « L'Éternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie et l'homme devint un être vivant. ».

Non seulement la colère est divine, mais dans l'ancien testament, c'est la vie même qui est colère, et la colère qui est vie.

Alors péché capital la colère ? Sans doute péché au même titre que la Connaissance qui a chassé l'homme d'Eden. Péché pour les religions comme tout ce qui émancipe l'homme et le conduit à réfléchir, à raisonner et à se rebeller contre les dogmes, l'ignorance et l'injustice. La colère est décrétée péché sans doute parce qu'elle donne l'opportunité à l'homme de prendre le chemin de l'action et de la rébellion plutôt que celui du renoncement et de l'obéissance servile.
Le Temps

Le Temps, c'est ce qui conduit à un début et une fin. Il désigne aussi bien l'instant, le moment que la durée, entretenant ainsi une ambiguïté dans ce qu'il désigne. Le terme de Temps amalgame les instants et la durée entre les instants. C'est une notion à la fois du monde de la physique, de la psychologie, de la philosophie, de la métaphysique et des religions.

Le temps est intrinsèquement équivalent au changement, à l'évolution, aux modifications. Sans Temps, rien ne change, rien ne bouge, rien n'évolue, rien ne naît, rien ne meurt, sans Temps, l'univers ne serait qu'une Eternelle Uniformité.

Le Temps est aussi équivalent au mouvement. Se déplacer, c'est être à des endroits différents à des instants différents. Sans Temps, pas de mouvement pas de déplacement. L'Espace et le Temps ont toujours été étroitement associés, liés, imbriqués, dans la pensée humaine.

Le Temps comme concept de la Physique, a été radicalement revu, bouleversé, révolutionné, au début du vingtième siècle par Einstein. Le modèle d'Univers proposé par Einstein rend caduque toute notion de Temps Absolu. Le Temps dépend de celui qui le mesure ! Le physicien qui se croyait au-dessus, en dehors de la Physique, en fait partie, intégralement. Jusque-là, et depuis des siècles, les physiciens pensaient le temps absolu et l'univers intégralement descriptible, une sorte d'optimisme et de déterminisme scientifiques radicaux. Mais pour décrire l'Univers, il faudrait être à l'extérieur de cet Univers, ne pas en faire partie. La physique rejoint la poésie de Francis Ponge : « On ne sort pas des arbres par des moyens d'arbre »
Cette révolution profonde de la Physique menée par Einstein a mis un premier point d'arrêt à cet optimisme séculaire. Le deuxième coup porté à la conception du Temps et de l'Univers l'a été à la même époque par Eisenberg avec la mécanique quantique. Cette approche du monde microscopique le décrit comme composé de « grains » indissociables de temps, de matière et d'espace, les quantas. Cette seconde révolution de la physique a radicalement changé notre vie quotidienne par l'électronique et son cortège d'inventions (radio, télévision, informatique, etc.). Cette révolution de la mécanique quantique est cependant largement méconnue par une majorité d'hommes un siècle plus tard. Et pourtant, cette révolution de la pensée va bien au-delà de l'apparition de l'électronique, cette révolution associe encore plus intimement Temps et Espace : Il est impossible de savoir en simultanément où l'on est et où l'on va. Si l'on sait où l'on est, alors on ne peut pas savoir où l'on va, et si l'on sait où l'on va alors on ne sait pas d'où l'on vient.

La mise à mort du déterminisme et de l'optimisme scientifiques a finalement été prononcée par le mathématicien Gödel qui a démontré en 1931 un théorème bouleversant : « La Vérité n'est pas démontrable » Ce théorème de Gödel désespère depuis des générations de mathématiciens.

C'est ainsi 3 coups terribles qui ont été assenés à la pensée déterministe et optimiste des sciences : - Le Temps absolu n'existe pas et l'Univers ne peut être décrit par ceux qui en font partie
- On ne peut en même temps savoir où l'on est et où l'on va
- La Vérité n'est pas Démontrable


Depuis la Renaissance et jusqu'au début du vingtième siècle, nombre de penseurs étaient à la fois philosophes et scientifiques. De De Vinci à Poincaré en passant par Pascal, Diderot ou Buffon, Science et Philosophie étaient intiment liées. Au début du vingtième siècle, Science et Philosophie ont divorcé, en devenant deux outils spécifiques, indépendants et semblant s'exclure mutuellement pour approcher la compréhension de l'homme et de l'univers. Divorce total, complet et irrémédiable, jusque dans l'organisation de nos écoles, collèges et lycées, les scientifiques d'un côté, les littéraires de l'autre. Ce divorce qui prend sa source au début du vingtième siècle semble avoir été un tournant majeur de la pensée occidentale.

A titre personnel, philosophique et scientifique, j'ai l'intime conviction que le Temps n'existe pas. Le Temps n'est pour moi qu'une sorte de « sous-produit » de la Vie. Je vois l'Univers comme la bobine d'un immense film, tous les évènements, tous les lieux, tous les Temps, tous les Espaces, existant globalement dans la bobine. Ce n'est que lorsqu'on projette le film que les notions de Temps et d'Espace apparaissent. Et je vois la Vie comme le « projecteur » du film de l'Univers, les êtres vivants n'étant en quelque sorte que des « machines à créer le Temps et l'Espace ». C'est la vie elle-même qui crée la vision de l'Univers qu'en ont les êtres vivants. Cette façon de voir la Vie et l'Univers est ma tentative pour réconcilier Philosophie et Science, pour réunir ce qui est épars.

Le Temps « Profane », c'est aussi celui de la Cité, de son évolution, du Progrès, du progrès social. C'est le Temps et ce qu'en font les citoyens qui est le cadre du Progrès de l'Humanité. C'est bien le Temps et son déroulement plus ou moins rapide ou brutal qui dessinent la façon dont les sociétés et l'Humanité évoluent : statu quo dans les dictatures, évolution plus ou moins lente dans les démocraties, ou révolution quand le Temps courant n'est plus acceptable et que l'on souhaite accélérer brutalement le Progrès, la situation devenant insupportable. Le Temps dessine les sociétés, et les sociétés dessinent le Temps de ses citoyens.

Le Temps Profane, le Temps « usuel pourrait-on dire», c'est celui de notre vie et de son déroulement : naissance, enfance, adolescence, maturité, vieillesse et mort. C'est celui de la vie familiale, celui où l'on voit successivement ses parents passer du statut de Dieux Eternels et tout puissants, à celui de simples mortels. Celui aussi où l'on voit ses enfants, « promesses divines » à la naissance se transformer insensiblement mais inexorablement en contradicteurs arrogants, même si dans les deux cas, Sagesse, Force et Amour aident à vivre ces évolutions tout en conservant précieusement le souvenir du sentiment initial, sorte de Paradis Perdu.

Le Temps Maçonnique est d'abord celui de l'Apprenti, le Temps où l'on demande la Lumière et où l'on perd simultanément la parole. Mutisme d'abord difficile à maîtriser, tant l'habitude est grande de répondre avant d'écouter, voire de répondre avant de penser. Ce Temps du silence est l'occasion de remettre les valeurs dans l'ordre adéquat : l'écoute, la pensée, la parole.
Le Temps Maçonnique est celui des travaux en Loge. C'est celui où les mots se parent d'un sens différent, où les objets se chargent de symbolisme, celui où le rituel donne un cadre différent à la pensée. Le rituel présente plusieurs étapes qui permettent de s'éloigner petit à petit du Temps Profane et d'entrer peu à peu dans le Temps Maçonnique.
Le Temps Maçonnique commence à midi, au moment où le soleil est à son zénith. C'est le moment où l'Homme ne présente plus aucun côté ténébreux, pas même son ombre qui disparaît à ce moment de la journée. A cet instant, l'Homme ne présente aucun angle avec son ombre, semblable au le fil à plomb qui pointe tout droit jusqu'au centre de la terre en prenant appui sur le Soleil. Minuit est le retour vers le monde profane, le Temps des ténèbres complètes, le Temps où tout n'est qu'ombre, le Temps où la Lumière n'est pas.
Quelle est la nature du Temps au moment où l'on quitte le monde profane sans encore avoir commencé le travail de Maçon ? Cela semble être un néant temporel, une sorte de sas entre deux univers, tel les limbes des âmes perdues à la recherche de la Lumière, une sorte de « Temps Immobile ». Temps Immobile, qui ne peut s'écouler tant que l'on n'est pas encore dans le Temps Maçonnique mais plus dans le Temps Profane.
L'Espace aussi est « autre » à ces moments. Les francs-maçons se sont isolés du monde profane, mais l'espace du Temple ne s'est pas encore chargé de sens. Et cet Espace est d'une certaine manière Vide, Vide de Sens dans ces moments entre deux Temps. « Temps Immobile » et « Espace Vide » sont les seuls propices à permettre le Passage d'un Temps à l'autre, d'un état à l'autre.
« Temps Immobile » et « Espace Vide », ne les ressentons-nous pas, parfois, aux moments fondateurs de notre vie, les moments très heureux ou très malheureux, ceux où notre vie bascule, ceux où l'on passe d'un Temps à un autre, les naissances, les morts, la fin de l'enfance, le premier Amour ...« Temps Immobile » et « Espace Vide »...
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Le Temps (pdf)

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Initiation: démarche spirituelle? (pdf)

L'initiation implique-t-elle une démarche spirituelle ?

Le terme « spirituel » est un terme générique qui peut recouvrir différents aspects. Il se définit dans l'encyclopédie Wikipédia comme : « ... l'élan de l'âme ou l' ensemble de croyances, de pratiques et d'études qui traitent de l'être vivant en relation avec sa nature essentielle, son âme ou son Esprit, par opposition à sa nature matérielle, son incarnation et son apparition éphémère dans le monde. La spiritualité conduit ses adeptes à des démarches qui ne sont pas seulement intellectuelles mais également émotionnelles et mystiques, cherchant à générer l'expérience religieuse (dans le sens étymologique et non dogmatique de se relier à « plus grand que soi », Dieu, le Soi, la Conscience, l'Ame). »

La division entre la matière et l'esprit, telle que le suggère la question, est une approche très « occidentale ». Les philosophies et modes de pensée d'Orient et d'Extrême-Orient n'opèrent pas une séparation de ce type aussi marquée.
Le terme « initiation » recouvre à la fois la démarche initiatique et le rituel d'initiation maçonnique lui-même. Le rituel d'initiation fait appel aux sens du futur initié, à l'ouïe, au toucher, au goût, à l'équilibre, ceux-ci étant sans doute exacerbés par le bandeau qui fait perdre la vue. Mais si les sens du futur initié sont fortement sollicités pendant le rituel, il n'en demeure pas moins que les sens font le lien, le pont, entre le monde extérieur et l'esprit du futur initié. Les sens permettent de conscientiser le monde extérieur et matériel. Mais ce pont entre le monde et l'individu est sans doute le propre de la démarche initiatique. Conscientiser le monde et par là même s'éveiller soi-même au monde et à soi, dans une démarche volontaire, est bien l'un des ressorts de celui qui frappe à la porte du Temple.
Ainsi, même si le rituel d'initiation fait appel aux sens et à la matière, la démarche du futur initié est bien une démarche de l'esprit.
« Spirituel » est aussi relié à « émotionnel ». L'émotion est d'abord, et de manière sans doute simpliste, une manifestation interne et subjective, provoquée par la confrontation à une situation, à l'interprétation de la réalité pourrait-on dire. On peut ainsi dire que l'émotion est l'une des manifestations de l'initiation, autant de la cérémonie d'initiation elle-même dont le rituel provoque naturellement « de l'émotion » et « des émotions » chez le futur maçon, mais c'est aussi une manifestation de « l'état d'initié », les émotions étant alors le reflet de la conscientisation du monde et de soi.
Le terme « spirituel » évoque aussi « mystique ». Le terme « mystique » désigne une approche expérimentale du Divin, la rencontre personnelle, directe et intime de l'individu avec Dieu. Selon les croyances de chacun, l'initiation peut être mystique dans la recherche et la rencontre personnelles avec le GADLU, que ce dernier ait le visage que lui donne l'une des religions, ou qu'il ait le visage que chacun de nous donne à l'ensemble des choses qui sont indicibles. La caractéristique principale d'une mystique quelle que soit la religion ou la philosophie d'où elle est issue est qu'elle propose l'introspection comme moyen d'atteindre le Divin. Visite l'Intérieur de la Terre, en Rectifiant tu Trouveras la Pierre Cachée. Notre VITRIOL énonce bien une approche mystique de la recherche de Soi et de la Vérité.
Il semble clair que l'initiation, que cela soit dans son rituel maçonnique, mais aussi globalement, est bien une démarche intellectuelle. Il faut cependant se garder d'oublier l'humilité et l'humus bien matériel duquel nous sommes issus. La Pierre Taillée a le devoir de ne pas oublier la Pierre Brute qu'elle fut, et de tendre tout autant la Main et l'Esprit à tous ses frères et soeurs, que ceux-ci soient initiés ou pas.
Le Pavé Mosaïque

« Mais à quel jeu jouent donc les francs maçons sur cet échiquier dessiné à même le sol du Temple ? » C'est la question que je me posais la première fois que je vis le Pavé Mosaïque à la fin de mon initiation. Cela éveilla en moi à la fois intérêt et curiosité, car je joue depuis fort longtemps à tous les jeux de la création : go, belote, gin rummy, échecs, rami, bridge, poker, backgammon...
Le jeu, dont la racine latine est jocus, plaisanterie, est avant tout source de plaisir et de joie (que la joie soit dans les coeurs), tant qu'il ne conduit pas sur le chemin de la folie ou de la ruine.

Le jeu se situe dans un cadre de règles, cadre dans lequel les joueurs restent cependant libres. L'issue du jeu est incertaine. Chaque joueur essaie à chaque étape de prendre les meilleures décisions possibles. Le joueur se décide en fonction de l'ensemble des informations dont il dispose. Ces informations peuvent lui être exclusives (son propre jeu au bridge ou au poker par exemple), mais aussi données par les autres joueurs à travers leur façon de jouer. L'ensemble des informations peut aussi être partagé par tous les joueurs, comme au go ou aux échecs, les joueurs ayant devant les yeux l'intégralité de la situation. C'est ainsi d'abord avec et contre soi que l'on joue, l'issue du jeu étant déterminée par l'ensemble des décisions que l'on prend soi-même. Pour de nombreux jeux, le dernier ingrédient est le hasard comme au bridge, poker ou backgammon. Le hasard est alors un élément externe aux règles et aux joueurs, les joueurs ne le maîtrisent pas, ou de manière illusoire par les probabilités. Les probabilités permettent au joueur de se donner un peu de courage pour asseoir ses décisions, mais les probabilités n'ont de sens qu'à travers plusieurs parties. Avec AA au poker, on est sûr de gagner ... 80% des fois. Mais dans la partie en cours, va-t-on être dans les 20% restants ? Et il me semble qu'il existe un jeu où l'on ne joue sans doute qu'une seule et unique partie, alors les probabilités !...

Le jeu est donc un espace de liberté, régi par des règles, où le hasard occupe une place et un rôle à la fois déterminants et troublants, où la succession des décisions prises par les joueurs en détermine l'issue. Dans ce sens, le jeu, et le pavé mosaïque sur lequel il se déroule peuvent être considérés comme une représentation du monde.

Par son alternance de cases blanches et noires, le pavé mosaïque illustre la notion de dualité. La dualité, le chiffre 2, c'est, à mon avis, le symbole même de l'existence, de la création. Et contrairement à une idée qui me semble répandue, ce n'est pas pour moi le chiffre 1 qui représente l'existence mais bien le chiffre 2.
Pour exister, pour que quelque chose existe, il faut nécessairement passer au chiffre 2 : quelque chose et quelque chose d'autre, de différent, de complémentaire ou de contraire. Dans ce sens, le pavé mosaïque symbolise une nouvelle fois l'existence, le monde.
Le pavé mosaïque est situé sur le sol, et quand on lève les yeux, c'est l'oeil dans son triangle que nous avons voyons. Ce triangle et le chiffre 3 qui y est associé sont fondamentaux pour nous. Si le chiffre 1 représente le néant, le 2 l'existence, c'est en rajoutant la pensée qui contemple et agit sur ce qui existe que le monde a une chance de prendre un sens. Que serait le chiffre 2 et donc l'univers qui existe, sans une pensée pour l'accompagner ? L'homme qui pense est tout autant triple : l'homme qui est, l'homme qui pense, l'homme qui a conscience qu'il pense. Il ne peut y avoir pensée sans conscience de cette pensée. Si le pavé mosaïque, avec sa dualité, illustre l'existence et le monde, le triangle nous rappelle que ce monde est vide sans une pensée s'y afférant.

La présence de ses cases blanches et noires conduit souvent à dire du pavé mosaïque qu'il symbolise « la conciliation des contraires », lumière et obscurité, bien et mal, liberté et joug, action et passivité. Certes, les perceptions de la lumière, du bien, de la liberté et de l'action sont plus simples quand on a conscience de l'obscurité, du mal, du joug et de la passivité. Il est souvent plus aisé de se représenter un concept par rapport à son opposé. Peut-être est-ce l'une des raisons qui ont conduit à créer le Diable et à passer au chiffre 2 pour que Dieu puisse commencer à mieux exister en sortant du néant de son unicité. Avant d'être « contraires », le blanc et le noir sont tout simplement différents. Et le pavé mosaïque rappelle et symbolise la tolérance, l'acceptation et la reconnaissance de ce qui est différent. Cette notion de conciliation des contraires peut cependant s'avérer subtilement dangereuse si elle perçue telle quelle, sans réflexion, sans pensée. Concilier le bien et le mal peut conduire, de manière absurde à considérer que, finalement, il pourrait y avoir un soupçon de bien dans le mal absolu, ou que le joug peut présenter certains avantages par rapport à la liberté. Concilier les contraires peut conduire à une passivité extrême, à une simple contemplation inactive du monde où toute action serait vaine puisque tous les contraires s'y associent dans une sorte de tolérance sans limite. Mais la tolérance « a » des limites ! Un conciliateur écoute les partis et propose un arbitrage, arbitrage qui n'est pas nécessairement suivi. C'est tout à fait insuffisant ! Nous avons à juger les situations, à mesurer les choses, et ensuite nous pouvons prendre des décisions et faire des choix. Nous ne pouvons nous borner à nous situer dans une case. Aussi le pavé mosaïque ne doit-il pas être simplement le symbole de la « conciliation des contraires », mais plutôt le symbole de la « mesure des contraires ».

Si le chemin qu'emprunte le profane va de case en case à travers le pavé, celui de l'initié est beaucoup plus étroit, il se situe plutôt « entre les cases », à travers le réseau invisible formé par les bords des cases, chemin où l'on mesure et analyse les cases qui nous entourent avant de s'engager dans une direction ou une autre.
Le pavé mosaïque nous montre que les contraires existent, que la dualité existe, que le monde existe. Il nous pousse à être tolérants. L'oeil dans son triangle nous rappelle que la tolérance a des limites, que nous avons à juger des situations avant de faire des choix et de prendre des décisions, que ce sont ces choix et ces décisions qui sont importants, qui conduisent nos vies, tout comme les décisions du joueur le conduisent à gagner à perdre ou gagner la partie.

Les pavés servent à revêtir les sols et construire les routes. En s'unissant les uns aux autres, les pavés transforment une surface irrégulière et chaotique en un chemin praticable. Le Pavé Mosaïque repose sur le sol, il est le sol, il est la base sur laquelle construire les murs et le toit.

Le sol terrestre est constitué dans sa partie supérieure de matière organique en décomposition, l'humus. Nous sommes issus de cet humus et le redeviendrons. Humus est la racine du mot humilité, humilité que l'apprenti apprend à reconnaître comme base sur laquelle se construire.

Mosaïque est d'origine grecque. Mosaïque signifie « le lieu où siègent les muses », les grottes dédiées aux muses étaient décorées de mosaïques. Les muses, à l'origine la plus ancienne de la mythologie grecque étaient trois (et non 9 comme plus tard et jusqu'à nos jours). Ces trois muses représentaient les pré requis, les fondations, de l'art poétique. Ces trois Muses étaient Mélété pour la méditation, Mnémé pour la mémoire, et Aoedé pour la parole. Quel magnifique triptyque ! Méditation, Mémoire, Parole. Penser, Se souvenir, Transmettre.

La mosaïque est un art décoratif où l'on utilise des fragments de pierre pour former des motifs, des figures ou des images. Peut-on imaginer une mosaïque plus simple que des carrés noirs et blancs ? Réduite ainsi à sa plus simple expression, notre Mosaïque en devient le symbole le plus épuré. Chacun de nous dispose de ces carrés noirs et blancs pour construire le motif, la figure, le dessin (in) et le dessein (ein) de son choix. A nous de décider quoi faire de ces carrés, à nous de dessiner la mosaïque de notre vie, la vie de chacun de nous n'étant finalement définie que par la succession des décisions que nous prenons, et par le hasard, tout comme la partie qui se joue sur le Pavé Mosaïque.
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Le pavé mosaïque (pdf)

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La Peur

En une quinzaine de jours la peur vient s'immiscer dans mes conversations: la première fois quand j'achète mon premier deux-roues et que je confie à des copains motards la trouille que j'éprouve. Ils me rétorquent alors: "C'est quand tu n'auras plus peur que ça deviendra dangereux."

La seconde fois, quelques jours plus tard, j'évoque mon prochain départ pour l'Algérie en avion de tourisme. Et là, ce n'est plus moi qui éprouve la moindre appréhension, mais une bonne partie de mes proches.

D'un côté, le danger me semble réel et immédiat: les risques de la route, mon incompétence à la conduite. De l'autre, le crash éventuel, l'acte terroriste, même s'ils sont bien réels, me paraissent totalement improbables et je n'en éprouve aucune crainte. Pour tout dire, les statistiques viennent quand même un peu renforcer mes sentiments. Le nombre d'accidents de la route est infiniment supérieur aux crashes d'avion. Les pilotes sont beaucoup plus responsables que les conducteurs et tiennent largement autant à leur vie qu'à la mienne. Quant aux risques "algériens" proprement dits, nous partons quand même sous le couvert des autorités qui n'ont guère envie de nous voir atomisés. Je reconnais aussi être doté d'une certaine dose de fatalisme "arrivera ce qui arrivera", "inch'allah" en version locale, renforcée par le fait de ne plus avoir de responsabilités trop prenantes du fait que je suis célibataire, orphelin et que mes enfants sont adultes et indépendants.

Toutefois, ces deux occasions m'avaient déjà amené à penser à la place de la peur dans notre vie.

Cette planche est donc destinée à partager avec vous mes réflexions sur ce thème sur un plan général et sur le plan maçonnique aussi.

La peur est décrite comme une émotion animale, ancestrale, qui s'accompagne de symptômes physiologiques plus ou moins spectaculaires. Elle s'éprouve face à un danger supposé ou réel. Selon ce bon Léonard da Vinci, "La peur naît à la vie bien plus vite que toute autre chose". Chez l'homme, elle prend une autre dimension face à la mort, l'inconnu et, comme le dit le psychanalyste Boris Cyrulnik, à "l'idée que nous nous faisons des choses plus que la perception que nous en avons".

Aux peurs instinctives, qui ne sont d'ailleurs pas les mêmes pour toutes les populations (rappelons nous de cette tribu d'indien qui ne connaît pas le vertige et s'est spécialisée dans la construction des gratte-ciel, et nos ancêtres les Gaulois qui n'avaient peur que d'une chose "que le ciel leur tombe sur la tête, par Toutatis!!!"), à celles-là donc, viennent s'ajouter toutes celles nées de la capacité de notre cerveau à la représentation. A des dangers réels, matériels, objectifs, viennent se superposer "les fantasmes de nos scenarios intérieurs".

Ce qu'illustre Oscar Wilde en affirmant que "Le plus brave d'entre nous a peur de son moi".

A ces peurs, nous répondons de plusieurs manières.

La première, nous l'avons déjà évoquée est la stratégie d'évitement: Jules Renard en donne une illustration humoristique en écrivant dans son journal "Je ne lis rien de peur de trouver des choses bien".

Ainsi, certains éviteront les ascenseurs, l'avion, d'autres, les lieux trop fréquentés. Cette réaction peut prendre des aspects plus subtils: le refus d'affronter certains sujets, de se lancer dans certains projets, ... On pourra parler à ce propos de peur "paralysante". Le refus de "voir" est en quelque sorte une négation de leur existence. C'est une solution de facilité dont ne peut se contenter le Franc Maçon. D'autant plus que si elle est naturelle et quasi innée, cette façon de procéder ne résout rien. Tôt ou tard, la question ressurgit, et soit nous devons y faire face, soit nous fuyons encore, mais en nous dépréciant un peu plus à chaque fois.

Le deuxième type de réponse pour l'humanité a consisté à s'en remettre à la magie ou à la religion. Maurice Maetterlinck, encore lui, affirme que "La peur de la mort est l'unique source des religions". Devant ce qu'on n'explique pas, qui inquiète, qui angoisse, il est facile de s'en remettre au surnaturel, qu'il s'agisse de magie ou de religion. L'éclair devient ainsi la manifestation de la colère divine et les errements humains la manifestation du diable ou de génies plus ou moins malfaisants. Il y a là à la fois réponse collective et réponse individuelle, mais, pour ma part, j'ai tendance à penser qu'on ne fait rien d'autre que de substituer une peur naturelle à une peur inspirée par un être d'essence divine! Il faut reconnaître que malgré tout, la peur du châtiment quelle qu'en soit sa forme, sous-tend en contrepartie une forme plus ou moins élaborée de morale.

La science et le rationalisme constituent une troisième étape de réponse à certaines peurs. Quand on identifie les causes d'un phénomène, il est plus aisé de s'en défaire ou tout au moins de prendre les moyens pour que le risque diminue et que la peur s'amoindrisse. L'orage effraie moins quand on le considère comme un phénomène météo, que si on l'interprète comme la colère d'un dieu. Nous possédons aussi, en partie au moins, les moyens de combattre nos peurs, phobies et angoisses diverses: soit par nos propres moyens, soit grâce à l'intervention de spécialistes.

La Franc Maçonnerie nous confronte aussi à nos peurs: elle nous met face à la mort et au temps qui passe dès le cabinet de réflexion. En outre, elle nous fait faire face à l'inconnu en différentes circonstances, particulièrement lorsqu'elle appose un bandeau sur les yeux aux candidats. En réalité, il me semble qu'elle nous encourage précisément à nous aventurer sur des terra incognita, qu'il s'agisse de notre personnalité, des sciences humaines et sociales, des champs politiques, de la philosophie ... sans, souvent, d'autre assurance que notre bonne volonté. Le rituel maçonnique nous met aussi en face de questionnements quant à la valeur de nos interventions, de nos planches, de notre réel apport à la Loge, à la Société, à l'Humanité. Comme moi sans doute, vous vous êtes maintes fois demandé comment telle ou telle intervention ou planche serait ressentie. Il n'y a pas qu'en Maçonnerie que le regard de l'autre fait peur ... Dans cet esprit, André Gide peut écrire: "La peur du ridicule obtient de nous les pire lâchetés".

La disparition de la peur pourrait donc apparaître souhaitable au regard de ce qui vient d'être dit puisqu'elle apparaît le plus souvent comme un frein à nos élans. Faudrait-il, à défaut d'être sans reproches, être sans peur comme un chevalier Bayard de la vie ? Et pourtant ... "Celui qui n'a peur de rien, n'est qu'un imbécile ou un inconscient" nous dit Claude Jasmin, tandis que Jean Paul Sartre affirme "Celui qui n'a pas peur n'est pas normal. Cela n'a rien à voir avec le courage''. Il faut être militaire pour prôner l'absence de peur!, et encore... Quant à Mauriac, il nous dit simplement que "La peur est le commencement de la sagesse".

Parmi les peurs les plus communes, figure celle que provoque l'éventualité du changement. Les exemples ne manquent pas où le conservatisme a joué sur les peurs pour bloquer en l'état des situations. D'autant plus qu'il n'en faut pas beaucoup pour effrayer la masse! Napoléon III disait: "N'ayez pas peur du peuple, il est plus conservateur que vous"! Serions-nous donc devant un "peuple Géolien" devenu majoritairement et sournoisement conservateur ? Devant un paradoxe phénoménal au terme duquel ceux qui se réclament de bien des progrès sociaux et politiques au cours des siècles passés, qui travaillent au progrès de l'Humanité, se retrouvent paralysés par leurs peurs ataviques du changement ? Serions-nous passés du statut de Franc-Maçon progressiste à celui de petit bourgeois frileux ?

Ne vaut-il pas mieux avoir peur de nous déjuger, d'abandonner nos convictions, de céder à la tentation de l'immobilisme ? Certes, les risques existent, mais nous savons parfaitement les identifier: ce faisant, nous pouvons les mesurer et les assumer. Il n'est pas dans mon propos de dire que la révolte, que dis-je, sires, la révolution, serait LA voie. Il s'agit simplement de vous faire part de mon interrogation: sous prétexte de réflexion (légitime jusqu'à un certain point), d'attente prudente, ne retrouve-t-on pas inconsciemment un immobilisme peu en accord avec nos principes maçonniques.

D'une façon plus générale, et pour conclure provisoirement cette planche, sachons que la peur fait partie de notre vie, que nous devons l'intégrer, la prendre en compte et, autant que faire ce peut, l'exploiter pour avancer sans risque de chute. Peur de notre environnement, peur de l'Autre, peur de nous-même, souvenons nous à l'instar de Mark Twain que "le courage est la résistance à la peur et non son absence" et avec Boileau que "Souvent la peur d'un mal nous conduit à un pire" Et pour finir sur une note d'optimisme, reprenons cette parole de Pierre Lazareff: "Je n'ai pas peur de mourir, mais j'ai terriblement peur de m'ennuyer quand je serai mort!"